Quand une entreprise chinoise règle un fournisseur africain en yuan au lieu de convertir en dollar, on mesure concrètement ce qui a changé dans la puissance économique du monde. Le dollar reste la devise de référence pour la grande majorité des transactions internationales, mais le yuan grignote des parts sur des segments précis. Comprendre où en est réellement ce rapport de force suppose de regarder les flux, pas les discours.
Transactions commerciales en yuan : ce que les flux révèlent vraiment
On entend souvent que le yuan monte en puissance. Sur le terrain des paiements internationaux, la réalité est plus nuancée. Le renminbi est devenu la troisième monnaie de paiement mondiale et la deuxième devise de financement du commerce international, selon les déclarations relayées de la Banque centrale chinoise.
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Ces deux positions sont significatives, mais elles ne disent pas la même chose. Être troisième monnaie de paiement signifie que le yuan circule dans les circuits SWIFT et les systèmes alternatifs (comme CIPS) pour régler des factures entre pays. Être deuxième devise de financement du commerce, c’est autre chose : cela veut dire que des lettres de crédit, des prêts export et des lignes de financement sont libellés en yuan.
Le yuan progresse par les paiements et le financement du commerce, pas par une substitution globale du dollar. La distinction compte. Une monnaie peut être très utilisée pour régler des échanges bilatéraux (Chine-Russie, Chine-Brésil, Chine-Arabie saoudite) sans pour autant servir de réserve de valeur ou d’unité de compte sur les marchés financiers mondiaux.
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Dollar et réserves de change : une érosion lente, pas un effondrement
Le dollar conserve son statut de première monnaie de réserve mondiale. Mais sa part dans les réserves des banques centrales a continué de baisser, atteignant un plus bas de long terme dans les données COFER du FMI citées pour le quatrième trimestre 2025.
Ce recul progressif ne signifie pas que les banques centrales fuient le billet vert. Elles diversifient. L’euro, le yen, la livre sterling et, dans une moindre mesure, le yuan bénéficient de cette redistribution. La part du dollar baisse sans que le yuan la capte majoritairement.
Sur le marché des changes, la domination reste écrasante. Près de 90 % des transactions sur le forex impliquent encore le dollar. Sa part a même légèrement augmenté entre 2022 et 2025, tandis que celle du yuan n’a progressé que marginalement. On est loin d’un basculement rapide.
Pourquoi les banques centrales gardent le dollar
- La profondeur du marché obligataire américain (bons du Trésor) offre une liquidité qu’aucun autre marché ne reproduit à cette échelle
- La convertibilité totale du dollar permet des opérations instantanées, alors que le yuan reste soumis à des contrôles de capitaux imposés par Pékin
- Les matières premières (pétrole, métaux, céréales) restent majoritairement cotées et échangées en dollar, ce qui crée un besoin structurel de détenir cette devise
Contrôle des capitaux chinois : le frein structurel au yuan mondial
La puissance économique de la Chine, mesurée par son PIB, la place parmi les deux premières économies mondiales. Mais la taille d’une économie ne fabrique pas automatiquement une monnaie de réserve mondiale. Le Japon l’a montré avec le yen dans les années 1980-1990 : un PIB colossal ne suffit pas.
Le yuan onshore (CNY) est encadré par un taux de référence quotidien fixé par la Banque populaire de Chine (PBOC) et une bande de fluctuation. Le yuan offshore (CNH), négocié hors de Chine continentale, évolue plus librement mais reste influencé par les signaux de la banque centrale. Les deux se sont renforcés face au dollar récemment, le yuan atteignant son niveau le plus fort depuis plus de trois ans.
Ce renforcement traduit plusieurs facteurs simultanés : la faiblesse conjoncturelle du dollar, les anticipations sur la politique monétaire américaine, et les interventions de la PBOC pour piloter le taux de change. La PBOC reste le pilote du cours du yuan, ce qui rassure les partenaires commerciaux de la Chine mais inquiète les investisseurs internationaux qui veulent pouvoir sortir librement d’une position.

Conséquences concrètes pour les acteurs économiques
Un yuan plus fort réduit la facture d’importation pour les entreprises chinoises qui achètent des matières premières ou des composants à l’étranger. En revanche, les exportateurs chinois voient leurs marges comprimées puisque leurs produits deviennent relativement plus chers sur les marchés extérieurs.
Pour les pays partenaires, régler en yuan évite de passer par le système financier américain, ce qui réduit l’exposition aux sanctions. C’est une motivation géopolitique autant qu’économique, accélérée depuis les sanctions imposées à la Russie.
Monnaie numérique et infrastructures de paiement : le terrain de la prochaine bataille
La Chine a développé le projet mBridge, une infrastructure de paiement transfrontalier basée sur les monnaies numériques de banques centrales. Ce projet, mené avec plusieurs banques centrales asiatiques et moyen-orientales, vise à contourner le réseau SWIFT pour les règlements internationaux.
Le vrai levier chinois n’est pas le taux de change mais l’infrastructure de paiement. Construire des rails de paiement alternatifs au système dominé par le dollar modifie la donne à long terme, même si les volumes restent modestes pour l’instant.
Les États-Unis, de leur côté, n’ont pas avancé au même rythme sur leur propre monnaie numérique de banque centrale. Cette asymétrie technologique pourrait peser dans les années à venir, surtout si d’autres pays émergents rejoignent les circuits de paiement chinois.
- Le système CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) chinois traite un volume croissant de transactions en yuan
- Le projet mBridge associe plusieurs banques centrales pour tester des règlements directs sans passer par le dollar
- Le e-CNY (yuan numérique) est déjà testé à grande échelle en Chine pour les paiements domestiques, avec des extensions transfrontalières en préparation
Le dollar domine encore la puissance économique du monde par ses infrastructures financières, la profondeur de ses marchés et l’inertie du système monétaire international. Le yuan progresse sur des segments ciblés (commerce bilatéral, financement, paiements) sans menacer cette domination à court terme. Les retours varient sur la vitesse de cette transition, mais le mouvement de fond est clair : on passe d’un système unipolaire à un système où plusieurs devises coexistent sur des circuits parallèles.

